Il faut n'avoir jamais arpenté le paysage lunaire où reposent les villages martyrs : Beaumont, Fleury, Cumières… pour envisager de commémorer la bataille de Verdun par un concert de rap. 

Il faut ne rien connaître des paroles de poilus - «c'est vraiment une vision de mort, de destruction acharnée, ce ravin. Des morts partout, dans toutes les positions». - pour affirmer comme notre secrétaire d'État aux Anciens Combattants que la vague d'indignation qu'a provoquée l'organisation de ce concert est «un premier pas vers le fascisme».

C'est avoir oublié, que Verdun, c’est plus de 700.000 victimes (en incluant blessés et prisonniers de guerre), c'est 300.000 morts français et allemands dont 100.000 sans sépulture et que seul «le silence des consécrateurs convenait au repos des hommes qui avaient accepté en silence, qui avaient souffert en silence, qui étaient morts en silence» (Montherlant).

Plongés dans la nuit de l'inculture, nous devons donc supporter les provocations, les approximations, les manipulations du gouvernement. Comme si le souvenir des soldats morts au combat était un moyen de «faire plaisir aux jeunes» et l'Histoire, un outil de sondage.

Nous avons entendu un ancien ministre de l'Économie devenu commissaire européen affirmé qu'il ne croyait pas «aux racines chrétiennes de l'Europe» transformant ainsi une réalité indiscutable en acte de foi. Nous avons supporté les mots sidérants d'un secrétaire d'État chargé de la mémoire de nos soldats traitant de «fascistes» ceux qui par les maigres moyens des réseaux sociaux ont voulu empêcher de voir transformer l'ossuaire de Douaumont en arrière-plan d'un divertissement de masse.

Que le chanteur s'en soit pris autrefois aux «youpins», aux «pédés», aux «kouffars» (les mécréants dans la terminologie de Daech) ne comptait pas. Les mêmes qui traquent «les dérapages» et curent comme un coquillage l'esprit d'Éric Zemmour pour y trouver une pensée criminelle ont pris la défense du rappeur, victime selon eux «du politiquement correct». Il fallait vraiment être un pinailleur pour ne pas accepter l’évidence : Black M à Verdun, c'est bien, puisque Robert Ménard et Marion Maréchal-Le Pen sont contre !

«Tout est culture», proclamait Jack Lang il y a vingt-cinq ans, le tag comme une fresque de Piero della Francesca. «Tout est histoire», proclamons-nous aujourd'hui, et rien ne distingue la «plainte d'un blessé dans la nuit glaciale et pluvieuse» (Genevoix) et les rythmes d'un morceau de rap. Les faits, les hommes, les lieux, les dates sont des outils jetables pour politiciens et communicants. Dans nos temps de «profanation intégrale» (Alain Finkielkraut), il n'y a plus ni silence ni recueillement. Ni dignité, même. Tout se vaut et tout se vautre dans la médiocrité.

«On oubliera, écrit Roland Dorgelès dans Les Croix de bois. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L'image du soldat disparu s'effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qui l'aimaient tant.

Et tous les morts mourront pour la deuxième fois…»