Quand Manuel Valls se sent en tort, il réplique et il attaque avec colère et violence. Depuis le weekend dernier, depuis que le gouvernement a annoncé que les retraités modestes n’avaient pas à payer l’impôt, l’opposition s’en est donné à cœur joie pour fustiger l’amateurisme, le manque de professionnalisme et les méthodes du gouvernement.

L'opposition avait évidemment raison. D’autant que la défense du gouvernement a été d’accuser l’équipe précédente d’avoir fait des erreurs dans la fixation des plafonds d’imposition. Sans doute, mais Bercy aurait pu s’en apercevoir plus tôt, en tout cas, avant d’envoyer les notifications fiscales.

Mais plutôt que de profiter de cet incident pour en analyser les causes et les réformes indispensables, la classe politique a préféré s'invectiver et même s’injurier. C’est assez  lamentable de voir la gauche et la droite se confronter et se détruire ainsi devant l’opinion publique. A l’issue du combat, le seul gagnant c’est l’extrémisme.  

La classe politique donne le triste spectacle d’une élite incapable de prendre sereinement en mains les problèmes auxquelles une société démocratique est confrontée. Et dans la majorité des cas, ces problèmes ne sont pas solubles dans une confrontation politique, ils sont gérables à condition de les assumer, de les reconnaitre et ensuite de s’y adapter.

La mondialisation n’a pas été inventée par une bande de voyous dans les bureaux de Wall Street, la mondialisation s’est imposée à tous progressivement. Les hommes, les capitaux, les biens et les services se sont mis à traverser les frontières parce que les personnes des quatre coins de la planète y trouvaient avantage. Depuis dix ans, on a sorti près d’un milliard d’êtres humains de la misère la plus tragique dans les pays émergents. Seulement, cette mondialisation a fait exploser les frontières politiques. Les responsables politiques nationaux n’en ont pas tiré les leçons pour assumer cette explosion. L’Europe notamment, qui aurait dû exister est en train de sombrer.

Le progrès technologique, la révolution digitale, n’a pas été inventée par une élite pour imposer son pouvoir aux autres. Comme l’électricité ou la machine à vapeur au 19e et au 20e siècle, le digital s’est développé et s’est imposé aux quatre coins du monde parce que la masse des hommes et des femmes, les marchés, y ont trouvé intérêt. Les dirigeants politiques n’ont pas vu ce que cette libre circulation de l’information allait changer radicalement notre mode de vie.

Passons sur l’économie de marché qui est, pour tous, un facteur de progrès puisque le système oblige chaque créateur de richesse à être sans cesse meilleur. Meilleure qualité, meilleure performance etc. Et cela, dans le monde entier, y compris dans les pays qui n'ont pas été convertis au libéralisme politique, c’est-à-dire à la démocratie.

Tous ces phénomènes se sont imposés et ont bouleversé le champ d’action de la politique. Du coup, aujourd'hui, les hommes politiques ont beaucoup de mal à faire passer auprès des opinions publiques la pédagogie des faits et des contraintes.

Il n'y a pas deux façons de créer de la richesse, une façon de droite et une façon de gauche. Il n'y a qu'un moyen : marier des idées, du travail et du capital, qui n’est rien d’autre que le travail accumulé par les générations précédentes.

Tous ceux qui ont lu Marx savent bien que pour faire de la croissance, de la valeur il n’y avait pas besoin de faire de la politique. Il n'y a pas d’idéologie dans le mécanisme de création de richesses. Il n’y a de politique et d’idéologie que dans le mécanisme de redistribution de cette richesse.

En revanche, cette création de richesse et de croissance impacte plein de segments de la vie quotidienne : la démographie, les mouvements migratoires, l’influence des religions, l’accumulation du savoir, la morale, l’identité, le respect des autres et le vivre ensemble...

Le politique doit donc intervenir pour réguler tout cela à trois niveaux : protéger l’écosystème et faire en sorte qu'il soit plus favorable à la croissance et à la prospérité, protéger l’avenir et éviter que cet avenir soit piétiné par les intérêts à court terme, et enfin réguler le système qui réparti la richesse de façon à ce qu'il ne génère pas des inégalités qui freineraient son fonctionnement. On touche là, à la fiscalité et au modèle social.

Le politique devrait, avant tout, plutôt que de remuer la soupe dans les cuisines du pouvoir, assumer les fonctions régaliennes de l’État : la politique étrangère, la Défense, la Justice et la police. De façon à ce que cela soit cohérent avec les grandes mutations du monde.

Faute de s’intéresser à ces problèmes, les élites politiques se battent en duel sans aucun talent. Ils font la course au pouvoir sans savoir qu'ils ne pourront pas l’exercer.

Cette situation est très cruelle parce qu’à droite comme à gauche, il y a une majorité de représentants qui sont tous d’accord sur le diagnostic des réformes et sur les modalités de ces réformes. Mais comme ils appartiennent à deux camps condamnés à se battre, parce que ces derniers sont gérés comme des petites boutiques de quartier, ils ne font rien.

Les qualités qu'il faut pour accéder au pouvoir politique ne donnent aucune garantie sur les qualités qu'il faudrait avoir pour exercer le pouvoir. Les élections sont souvent agitées, le résultat engendre une situation sclérosée. C’est ce qui se passe en France aujourd'hui. François Hollande a été élu sur un malentendu : le résultat c’est qu’il n’est plus jamais écouté.

Il y a eu assez peu d’hommes politiques depuis la guerre, le Général de Gaulle, Pompidou, Margaret Thatcher, Tony Blair, Helmut Kohl et quelques autres qui ont su donner à la fonction politique une dimension de visionnaire capable de capter le long terme. Les fonctions régaliennes, la vision du monde...

Aujourd'hui ce sont les grands patrons des grandes entreprises mondiales, qui perçoivent la vision du monde. Les Apple, Google, Saint-Gobain en France et beaucoup d’autres. Le pouvoir est très éclaté dans le monde d’aujourd’hui. Il est aussi éclaté qu’au Moyen-âge mais il est beaucoup plus coordonné. C’est le rôle principal des marchés, c’est-à-dire, la friction quotidienne des intérêts individuels qui détermine une résultante donc un compromis.

La fondation Bill Gates a plus de moyens que le Budget de la France. Quant aux réserves en cash d'Apple, elles représentent l’équivalent du PIB d’un pays comme le Portugal, presque celui de la Belgique. Les hommes politiques n’ont pas compris le changement. Ils continuent de se battre comme des coqs de basse-cour au Parlement. Ils ne font même plus rire.


Source : Atlantico / Jean-Marc Sylvestre / Le symptôme d’une classe politique totalement déconnectée