Quand on arrive à Perpignan par l’avion du matin, on découvre, en plongeant sur l’aéroport, un curieux paysage, fait de traits blancs et de taches grises rassemblés en carrés et, au milieu, un immense rectangle couleur sable, emmerge à peine de cette terre désertique, battu par les vents.

A dix kilomètres des pistes, dans un paysage de vignes et de zones d’activités, à proximité de la ferme éolienne, on arrive au mémorial de Rivesaltes. 

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Témoin des années noires du XXe siècle - guerre d’Espagne, Seconde Guerre mondiale, guerre d’Algérie - le camp de Rivesaltes occupe une place singulière et majeure dans l’Histoire de France. Camp militaire, camp de transit pour les réfugiés espagnols, principal camp d’internement du Sud de la France en 1941 et 1942, camp d’internement pour prisonniers de guerre allemands et collaborateurs, principal lieu d’hébergement des Harkis et de leur famille... son histoire est unique.

Pour la raconter, le mémorial conçu par l’architecte Rudy Ricciotti ouvrira ses portes au public le 21 octobre 2015. Construit sur l’ancien îlot F du camp, au milieu des constructions existantes, le bâtiment de 4000 m2 sera un espace de référence de l’histoire des déplacements contraints de populations et de leur mise sous contrôle, mais également un lieu de mémoire incontournable.

Monolithe de béton semi enterré de plus de 200 mètres de long, 20 mètres de large et 4 mètres de haut, il est entouré d’une multitude de baraquements en ruines, parfaitement alignés. Son point le plus bas est au niveau du sol, le plus haut 210 mètres plus loin, ne dépasse pas la hauteur des baraquements qui le ceinture.

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C’est ce que l’on apercevait depuis le ciel. De ces bâtiments précaires, couverts de tags, sans toit pour la plupart, au bord de l’effondrement, suintent tristesse et mélancolie. 

 

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Posés là par l’architecte Rudy Ricciotti au nom de l’histoire et de la mémoire, le mémorial sera l'émergence de la " mèmoire enfouie ". Il abritera, sous sa chape de béton, salles pédagogiques, auditorium, expositions permanentes et temporaires.
Par l’ampleur de son ambition muséographique et pédagogique, par le nombre de communautés dont les ressortissants ont été internés ou accueillis, par la magie et les dimensions du site et par la beauté austère et respectueuse du bâtiment, il se veut lieu d’apaisement de toutes les communautés.

" Il a quelque chose d’inquiétant. Il reflète le sentiment qui devait envahir les populations lorsqu’elles arrivaient sur le camp ", explique l’avocat Serge Klarsfeld qui, en 1978, fut le premier à publier la liste des déportés juifs et des juifs décédés dans le camp. Des juifs, mais aussi des républicains espagnols, des Tziganes, des harkis ont été internés dans ce qui fut le plus grand camp d’Europe occidentale par son étendue (640 hectares) et sa longévité, de 1941 à 2007, date à laquelle il servait de centre de rétention administrative.

Pour Denis Peschanski, 
Historien, directeur de recherche au CNRS et président du conseil scientifique du Mémorial du Camp de Rivesaltes.

" Le défi exceptionnel que nous relevons est de proposer aux diverses communautés directement concernées de connaître, aussi, l’histoire des autres, et d’aider tous les visiteurs à comprendre leur passé commun.
Les camps d’internement ont laissé peu de traces encore visibles en France, si ce n’est des stèles et des monuments récemment érigés. Pour une part détruites, les baraques témoignent, avec une force exceptionnelle pour tout visiteur, d’une histoire tragique et des destructions de la mémoire. Garder l’ensemble de l’îlot F pour le Mémorial, cela n’en fait pas uniquement le plus vaste mémorial d’Europe de l’Ouest, cela permet aux concepteurs de ne pas travailler simplement sur la réflexion mais également sur l’émotion.
Tels sont les atouts du Mémorial du Camp de Rivesaltes, à la confluence de toutes les cultures. À la confluence de l’Europe, puisque les victimes proviennent du nord comme du sud, de l’ouest comme de l’est. À la confluence de la Méditerranée, puisque l’histoire qu’on y conte évoque la France comme l’Algérie. À la confluence du monde, puisque tel est le terrain d’action des oeuvres d’assistance et d’entraide ". 

Pour comprendre en quoi ce lieu est exceptionnel, il faut se rappeler comment, au XXe siècle, les deux guerres mondiales et les conflits coloniaux ont abouti à la mise à l’écart et à la stigmatisation de populations qualifiées tour à tour d’étrangers, d’apatrides, d’indésirables, de réfugiés, de ressortissants de pays ennemis…

A la fin des années 1930, devant l’afflux de ­réfugiés fuyant les régimes autoritaires européens, et l’Allemagne nazie en particulier, le gouvernement français prend des mesures. La première phase de l’histoire des camps va de ­novembre 1938 à l’effondrement de mai, juin 1940. 

Le 12 novembre 1938, un décret-loi est promulgué qui permet l’internement de ceux qu’on appelle les " étrangers indésirables ".
La singularité, c’est qu’on interne des personnes non pas pour des crimes ou des délits qu’ils ont commis, mais pour le danger potentiel qu’ils représentent pour l’État. Dans cette première phase, les camps répondent à une logique d’exception. 

Alors que ces internements commencent, une catastrophe humanitaire se produit à la frontière catalane.
A partir de janvier 1939, 450 000 Espagnols fuyant devant les troupes franquistes passent la frontière. Le gouvernement, débordé, interne les Espagnols à même le sable des plages, à Argelès-sur-Mer, Barcarès… Le ministre de l’intérieur déclare qu’on n’interne pas les Espagnols, mais qu’on les " concentre " : d’où l’emploi, dans les documents ­administratifs de l’époque, de l’expression de camps " de concentration " pour qualifier certains de ces lieux. L’exode des républicains espagnols, par son ampleur et par les traces qu’il a laissées dans tout le Sud, irrigue le travail de mémoire, en France, sur l’internement.

A partir de la déclaration de guerre, en septembre 1939, on enferme des étrangers non plus comme " indésirables ", mais en tant que " ressortissants de puissances ennemies ". Il s’agit, dans leur grande majorité, de juifs qui ont fui la persécution ou d’opposants politiques chassés par la répression, parfois les deux. Puis, en novembre 1939, un nouveau décret permet l’internement de toute personne jugée dangereuse potentiellement, française ou étrangère. Tous les outils sont en place : la société française a été habituée à la présence de camps dans tout le pays, ainsi qu’à la mise à l’écart et à la stigmatisation de certaines populations.

Le 10 juillet 1940 avec le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain. La démocratie est remplacée par un régime autoritaire. Installé à Vichy  le chef de " l’État français ", entend mettre en œuvre une " Révolution nationale ", devant se traduire par " l’assainissement " politique, social et moral de la nation, à la base d’un ordre nouveau. Substituant la devise " Travail, Famille, Patrie " à la formule républicaine " Liberté, Égalité, Fraternité ", il se fonde sur une idéologie nationaliste, autoritaire, xénophobe et antisémite, rejetant la démocratie parlementaire. Il applique d’emblée une politique d’exclusion à l’égard des individus jugés " nuisibles ", au premier rang desquels les Juifs. Le camp s’inscrit dans une logique d’exclusion.

Celui de Rivesaltes ouvre officiellement, le 14 janvier 1941. Entre 1941 et 1942, 17500 personnes y seront internées dont 53 % d’Espagnols, 40 % de juifs et un peu plus de 7 % de Tziganes. Environ 2400 juifs seront déportés vers l’Allemagne, où ils seront exterminés. Fermé en novembre 1942, le camp de Rivesaltes est transformé en garnison allemande. 

A la Libération, se sont des prisonniers allemands qui y sont détenus pendant plusieurs années. Pendant la guerre d’Algérie de (1954-1962), des conscrits sont passés par ce lieu un jour ou deux, le temps d’être incorporés. Puis des centaines de militants du Front de libération nationale algérien y ont été retenus prisonniers. Enfin, plus 20 000 harkis, " supplétifs " de l’armée française ayant fui leur pays après son indépendance, y ont été hébergés entre 1962 et 1964. 

 

  • NAISSANCE D'UN CAMP D’INTERNEMENT

Février 1939
Dans les Pyrénées-Orientales, ils sont plus de 260 000 réfugiés espagnols à s’entasser dans trois ensembles de camps provisoires, dont les plus importants sont aménagés sur les plages d’Argelès, de Saint-Cyprien et du Barcarès. Le château de Collioure abrite un " camp spécial ", à fonction disciplinaire pour les internés jugés dangereux pour la sécurité nationale (le camp du Vernet d’Ariège lui succèdera à partir de décembre 1939).

Octobre 1939
Premiers indices de l’aménagement d’un camp militaire, le "camp Joffre", sur le territoire des communes de Rivesaltes et de Salses-le-Château. Il est prévu de bâtir seize îlots, désignés par des lettres de l’alphabet, pour y installer toutes les fonctions d’un ensemble militaire, avec une vocation de dépôt, d’instruction et par la suite de centre de transit pour les troupes coloniales (sénégalais, malgaches, indochinois, guinéens…)

Juin 1940
Situé en zone non occupée, le camp de Rivesaltes se trouve sous la tutelle du gouvernement de Vichy.

Décembre 1940
Le directeur général de la sûreté nationale demande au préfet que les étrangers " indésirables " soient rassemblés à Rivesaltes. Une partie du camp est mise à disposition à cet effet, le reste conservant sa fonction militaire.

Janvier 1941
Une compagnie de travailleurs étrangers constituée de Républicains espagnols arrive sur le camp pour l’aménagement de sept îlots. 14 janvier 1941 Arrivée des premiers internés issus des camps d’Agde (34), des plages, du camp de Gurs (64). Ouverture officielle du « Centre d’hébergement de Rivesaltes.

  • 1942 : UN TOURNANT TRAGIQUE

21 août 1942 Le " Centre d’hébergement de Rivesaltes " devient un camp spécial et prend le nom de " Centre inter-régional de rassemblement des Israélites ". 26 août 1942 À 5 h du matin est lancée une opération de rafle des Juifs étrangers de la zone non occupée. Près de 6500 Juifs étrangers sont rassemblés au camp de Rivesaltes et concentrés sur deux îlots spéciaux (dont l’îlot F). Ils représentent désormais la majorité de la population du camp. Des commissions de criblage sont chargées de sélectionner les
" partants ". Neuf convois seront organisés entre août et octobre 1942: 2313 hommes, femmes et enfants quitteront le centre de rassemblement de Rivesaltes pour Auschwitz, via Drancy.

  • L’OCCUPATION ALLEMANDE

22 novembre 1942 le camp d’internement ferme : les internés sont dirigés vers d’autres camps du sud de la France. Le camp Joffre est occupé sans discontinuité par l’armée allemande jusqu’à la libération, et retrouve les fonctions " classiques " d’un camp militaire en servant au cantonnement et à l’instruction de troupes d’infanterie dont les unités concourent à la défense côtière.

  • APRÈS LA LIBÉRATION

19 août 1944
Libération du département des Pyrénées-Orientales

Septembre 1944
Création d’un " Centre de séjour surveillé de Rivesaltes " pour l’internement de collaborateurs, de coupables de marché noir et de réfugiés clandestins espagnols. Le centre est dissout le 25 décembre.

Avril 1945
Création d’un " Dépôt de prisonniers de guerre de l’Axe N°162 " pour les combattants ennemis (majoritairement des Allemands, mais également des Autrichiens et des Italiens) capturés par l’armée française, britannique et américaine. Le nombre de prisonniers augmente très rapidement (jusqu’à plus de 10000) : leurs conditions de captivité se dégradent vite et entraînent de nombreux décès en 1945. La situation s’arrange à partir de juin 1946, en raison de leur placement comme travailleurs à l’extérieur du camp. La libération des derniers prisonniers début 1948 entraîne la dissolution du dépôt.

À partir de janvier 1954
Le camp de Rivesaltes a retrouvé en intégralité sa vocation militaire. Il sert successivement de centre de formation professionnelle accélérée, puis de centre mobilisateur pour l’envoi de recrues en Algérie et, à partir de 1958, de centre militaire de formation professionnelle pour les français musulmans du contingent.

Janvier 1962 – mai 1962
Transformation de quatre îlots du camp de Rivesaltes en centre pénitentiaire : on y trouve en majorité des combattants du Front de Libération Nationale (FLN).

À partir de mai 1962
Transferts de tirailleurs algériens dans le camp militaire et de leurs familles dans un village civil.

 

  • LES HARKIS DANS LE CAMP DE RIVESALTES

Septembre 1962
Le camp de Rivesaltes est choisi comme lieu de transit pour les ex-supplétifs dits « Harkis » et leurs familles : opérations de transferts en provenance d’Algérie, des camps de Bourg-Lastic et du Larzac.

Les travaux prévus sur six îlots (divisés en dix " villages ") ne débutent qu’en décembre. Aussi, dans un premier temps, des tentes militaires sont-elles installées pour pallier le manque de logements.

Aux difficultés matérielles et à la promiscuité s’ajoutent la détresse morale et la douleur de l’exil. Le vent et le froid de l’hiver 1962 rappellent tragiquement la précarité des installations. Avec le relogement des familles dans les baraques, la vie s’organise progressivement.

Malgré le caractère supposé temporaire de la situation et une prise de conscience générale, le " reclassement " des anciens supplétifs et leurs familles est difficile. Nombre d’entre eux sont orientés vers les mines, la sidérurgie et les industries du nord de la France, ou progressivement répartis entre:

- des ensembles immobiliers en zones urbaines spécialement conçus pour leur accueil,
- 75 hameaux de forestage répartis essentiellement dans le sud, le sud-est (dont un sur le camp de Rivesaltes) et la Corse,
- des cités d’accueil pour ceux désignés par les pouvoirs publics comme " irrécupérables ".

Le camp de transit de Rivesaltes, qui aura vu passer près de 21000 Harkis et leurs familles, ferme officiellement en décembre 1964. Un village civil subsiste cependant jusqu’en mars 1965.

Les dernières familles quitteront le hameau de forestage de Rivesaltes pour être relogées à la cité du Réart (Rivesaltes) en 1977.

 

De 1941 à 1942, Espagnols, juifs, puis harkis en 1962, ont hanté ce lieu. 
Le mémorial de Rivesaltes fera cohabiter leurs mémoires.

 

 

Sources : www.lemonde.fr / www.aphg.fr
Photos : Olivier Amsellem