DELINQUANCE, 
ce mot doux bien pire que VIOLENCE.

M. Pierre Joxe a été un des plus proches collaborateurs de François Mitterrand. Ministre de l’Intérieur, membre du Conseil constitutionnel, député… M. Pierre Joxe est un homme cultivé, fin et intelligent. Et puis non. Pour cette phrase, le passé s’impose : M. Pierre Joxe a été un homme cultivé, fin et intelligent.
Il ne parle pas souvent. Ou plutôt, on ne lui donne pas souvent la parole. Et c’est bien dommage. Car M. Pierre Joxe illustre à lui tout seul, et en quelques minutes (le temps d’une interview sur France Inter), l’accablant naufrage intellectuel et moral d’une partie de la gauche française. Et à cet égard, ses propos méritent d’être analysés. M. Pierre Joxe occupe ses loisirs à écrire des livres sur la délinquance et le justice. C’est à ce titre, en tant que spécialiste, qu’il était interrogé. Très rapidement, il a dit tout le mal qu’il pensait de l’horrible Sarkozy, qui a transformé la France en espace privé de liberté. Et tout le bien qu’il pensait de la courageuse Christiane Taubira qui s’emploie à arracher les barreaux de cette prison, en dépit de l’obstruction d’un certain Manuel Valls.
Il ne lui sera pas cherché querelle sur ce point. Pierre Joxe est de gauche, ce que n’était pas Sarkozy, ce qu’est Mme Taubira et ce que n’est sans doute pas Manuel Valls. C’est suffisamment banal pour qu’on ne s’y attarde pas.
Sur la délinquance en revanche, M. Pierre Joxe a dit des choses parfaitement intéressantes. Selon lui, son augmentation est due à l’écart grandissant entre les riches et les pauvres. Ce qui fait que les délinquants ou les « jeunes » – il utilise indifféremment les deux termes, car il pense sans doute que c’est la même chose – éprouvent un désir de « revanche sociale ». Comment ne seraient-ils pas choqués et révoltés de voir – c’est toujours Pierre Joxe qui parle – certains restaurants « afficher des menus à 180 euros pour le soir de la Saint-Sylvestre » ? C’est un point qui se discute. Et qui ne vaut pas anathème. Mais ce que Pierre Joxe occulte et il n’est pas le seul, c’est la montée d’une violence haineuse et assassine. Celle-ci ne figure pas dans les statistiques, sauf dans la rubrique « homicides » ou « coups et blessures ». Des appellations vides de tout sens si on y regarde de plus près. Quand, dans les jardins du Trocadéro, un « jeune » plante un couteau dans le cœur d’un homme qui voulait – l’inconscient – l’empêcher de voler le sac de son amie, c’est quoi ? De la délinquance ? L’expression d’un désir de « revanche sociale » ? 
Quand d’autres « jeunes » poussent sur les rails du métro un autre inconscient qui refusait de se laisser passivement dérober son portable, c’est quoi ? De la délinquance ? La manifestation d’une révolte contre les menus de réveillon à 180 euros ? 
Quand, suite à une altercation avec un automobiliste, un homme est sorti de force de sa voiture par une bande de « jeunes » accourus de la cité voisine et battu jusqu’à ce que mort s’ensuive, c’est quoi ? De la délinquance ? Un désir de « revanche sociale » ? 
Quand des filles sont violées dans certains quartiers, c’est quoi ? De la délinquance ? Une protestation contre les menus à 180 euros ? Non, on n’a pas violé les jeunes bourges de Neuilly : c’est trop loin. Quand des voitures brûlent à Trappes, au Mirail, à Villeurbanne et à La Courneuve le soir du Nouvel An, c’est quoi ? De la délinquance ? L’expression d’un désir de « revanche sociale » ? Non, on n’est pas allé brûler les Rolls et les Mercedes des beaux quartiers : c’est trop loin.

La délinquance a certainement aussi, n’en doutons pas, des causes sociales. Elles peuvent et doivent être étudiées. Mais la violence ? Mais la haine ? Celle qui tue pour un mot, pour un regard, pour un geste, pour une clope refusée ? Pierre Joxe croit-il que c’est l’expression d’une volonté de « revanche sociale » ? Imagine-t-il que si les restaurants affichaient des menus à 18 euros, et non pas à 180, ces « incivilités » (c’est sans doute comme ça qu’il pense et qu’il parle) cesseraient ? Cette violence écœurante a évidemment des causes. On peut certes, réfugié dans la bibliothèque d’un centre de recherche sociologique et ethnologique, les scruter et les disséquer. Mais quand une maison est la proie des flammes, les pompiers interviennent le plus rapidement possible pour éteindre le sinistre. C’est après, et seulement après avoir sauvé ce qui pouvait l’être, qu’on se penche sur les causes de l’incendie.